Maisons du Monde, leader européen de l’ameublement et de la décoration, présent dans une douzaine de pays avec 324 magasins et près de 7.000 salariés dans le monde, a traversé une crise sans précédent. Après avoir enregistré un chiffre d’affaires de 947 millions d’euros en 2025, en recul de 5,4 %, et une perte nette de 406 millions d’euros, le groupe nantais a manœuvré dans la tempête pour éviter le pire. C’est finalement un accord de restructuration signé le 18 juin 2026, dans le cadre d’une procédure de conciliation, qui lui a permis d’éviter le sort de certains de ses concurrents, comme Habitat. Le groupe passe sous le contrôle d’un consortium d’investisseurs composé d’Alteri Investors et d’Eicos Investment Group, qui détiendront environ 95 % du capital à l’issue de l’opération. Mayday a pu échanger avec Nicolas Laurent, avocat associé chez Bredin Prat et conseil du groupe Maisons du Monde, qui revient sur son sauvetage.
Mayday : Maisons du Monde affichait autour d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires. La marque est forte et bien identifiée. L’entreprise est mondiale. Comment en est-on arrivé là ?
Nicolas Laurent : La grande particularité de ce dossier, c’est le contexte de marché dans lequel il s’est inscrit. En l’espace de quelques mois, trois concurrents directs de Maisons du Monde ont fait l’objet d’un redressement judiciaire et ont finalement disparu ou été repris partiellement : Habitat, Casa et Alinéa. D’autres sont notoirement en difficulté. Lorsqu’un secteur est à ce point ébranlé, trouver des investisseurs ou convaincre des banques, qui sont souvent les mêmes pour tous les concurrents, d’accorder de nouveaux financements devient quasiment mission impossible.
Sur le fond, les difficultés de Maisons du Monde s’expliquent assez simplement. La crise du pouvoir d’achat conduit les ménages à réduire toutes les dépenses non essentielles, et la décoration intérieure en est l’archétype. En 2020 et 2021, Maisons du Monde avait beaucoup profité des effets du confinement sur le quotidien des Français : pendant la crise du covid, l’aménagement de l’espace intérieur était devenu un passe-temps quasi-existentiel. Le mouvement inverse a été brutal, combiné évidemment à la concurrence des grandes plateformes sur lesquelles beaucoup de marques sont représentées et qui cassent les prix. Sur trois ans, la société a perdu environ 300 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec évidemment une base de coûts qui ne se réduit jamais aussi vite que les ventes.
Mayday : Maisons du Monde intervenant en B to C, la procédure collective a-t-elle été envisagée et quelles auraient été les conséquences ?
NL : Dans ce type de dossier, il faut toujours travailler sur trois scenarii en parallèle : la restructuration financière avec les principaux actionnaires, l’adossement à de nouveaux investisseurs en cas d’échec avec les actionnaires et toutes les solutions offertes par des procédures judiciaires mitoyennes de la conciliation, comme la recherche de repreneurs en pre-pack cession. Cela représente un investissement pour Bredin Prat d’une quinzaine de personnes pendant près d’un an, sur des aspects de restructuring, financement, corporate, marchés de capitaux, droit social, ou encore de droit de la concurrence. A la recherche – prioritaire – de toutes les solutions amiables possibles, s’ajoute la préparation active des scénarios du pire, avec tous les sujets que cela implique pour un acteur du secteur de la distribution qui est présent en France mais aussi dans une douzaine de pays étrangers, européens ou asiatiques.
Pour une enseigne de la distribution, le redressement judiciaire est en effet un cadre absolument terrible, notamment à cause des acomptes versés par les clients. Un distributeur de meubles encaisse le prix de vente du meuble commandé pour une livraison qui se fera environ quatre à six semaines plus tard. Cet argent contribue immédiatement à la couverture du besoin en fonds de roulement. Mais dès lors qu’on entre en procédure collective, les acomptes deviennent un vrai casse-tête pour l’entreprise qui ne peut pas les restituer compte tenu du gel du passif antérieur, mais qui doit aussi s’assurer que les meubles correspondants aux acomptes sont bien livrés avant de pouvoir utiliser ces sommes. Les acomptes ont vocation à être ségrégués sur un compte ouvert au nom des administrateurs judiciaires à la Caisse des Dépôts et Consignations, et libérés seulement au fur et à mesure des livraisons effectives. La conséquence est immédiate : le BFR explose, et les clients, qui sont des dizaines de milliers, s’angoissent de ne jamais être livrés. Chez Habitat, la situation créée par les acomptes est devenue explosive : quand les clients ont compris que leur créance était gelée, ils se sont rués dans les magasins pour se servir. Cette situation crée un triple défi – économique, logistique et réputationnel – pour l’entreprise et ses dirigeants.
A ce problème propre à toutes les entreprises fonctionnant avec des acomptes, il faut ajouter la dimension internationale de Maisons du Monde qui produit et achète ses meubles en Asie, les importe à Marseille et organise leur acheminement dans des magasins présents dans quasiment toute l’Europe, avec des sociétés employant plusieurs centaines de salariés dans certains pays étrangers, comme l’Italie et l’Espagne. Quel sort pour les entreprises étrangères dans un contexte de défaillance de la maison-mère ? Dans certains pays, les critères d’ouverture d’une procédure collective ne sont pas, comme en France, liés uniquement à la cessation des paiements, mais incluent aussi l’incapacité à financer ses besoins sur les prochains mois. Comment assurer une poursuite des activités de l’ensemble de l’entreprise, en attendant des éventuels investisseurs ou repreneurs, dans un pareil cas ?
C’est pour toutes ces raisons que nous avons tout fait pour rester dans un cadre amiable.
Mayday : Les négociations avec les actionnaires historiques ont échoué. Pourquoi ?
NL : La structure actionnariale de Maisons du Monde pré-restructuration comprenait deux actionnaires principaux, les fonds d’investissement Teleios Capital Partners et Majorelle Investments (ce dernier étant contrôlé par Apollo Global Management), chacun détenant entre 26 et 28 % du capital, mais sans concert entre eux et donc sans contrôle de la société. Lorsque des actionnaires non-contrôlants sont sollicités pour une proposition de restructuration impliquant un financement de leur part, ce n’est pas forcément naturel pour eux de jouer ce rôle et, en tant qu’actionnaires en place, ils n’ont pas les coudées franches vis-à-vis des prêteurs pour une restructuration financière significative. Quoi qu’il en soit, face à l’échec des discussions, annoncé le 9 avril dernier par la société, celle-ci n’avait d’autre choix que d’ouvrir le processus à des investisseurs tiers, chacun sachant que cela signifiait très probablement des abandons importants pour toutes les parties déjà présentes.
C’est dans ce contexte qu’avec le soutien déterminant de la banque d’affaires Ondra Partners, Maisons du Monde a rencontré Alteri Investors et Eicos Investment Group. Dans ces moments-là, la balle est dans le camp des investisseurs qui relèvent le défi. Le calendrier était extrêmement contraint et il fallait agir très vite. Alteri et Eicos ont su faire une offre très rapidement, apportant à la société de la lumière au bout du tunnel.
Ce sont deux fonds d’investissement basés à Londres. On en voit de plus en plus dans nos dossiers de restructuration. Il y a énormément d’acteurs anglo-saxons qui regardent avec attention les entreprises françaises, notamment celles qui présentent des situations de surendettement. D’une certaine manière, ils suppléent les fonds de retournement français, qui sont très peu nombreux et ne peuvent pas traiter toutes les situations. Sans ces investisseurs étrangers, nous n’aurions pas de solution pour beaucoup de dossiers.
Mayday : Qu’est-ce qui fait que Maisons du Monde s’en sort quand ses concurrents ont disparu ?
NL : Maisons du Monde est une vraie marque, une success story, une enseigne bien connue des Français pour ses créations inspirées. Les investisseurs y ont été sensibles. Ils ont compris qu’il y avait quelque chose à faire, une histoire qui restait encore à écrire. En proposant une restructuration profonde du bilan, ils ont redonné des marges de manœuvre à l’entreprise, tout en s’assurant que la société ne serait pas « débancarisée », ce qui est déterminant quand on recourt au crédit pour ses opérations courantes. Un bilan assaini dans un marché qui vient de perdre plusieurs acteurs, c’est une opportunité pour rebondir, comme on a pu le voir dans d’autres secteurs, comme celui des traiteurs avec la très belle histoire de Potel et Chabot qui a survécu au covid, s’est adossé au groupe Accor à la sortie de la crise sanitaire et a ensuite repris son concurrent Dalloyau, qui n’avait pas eu la même chance, à la barre du tribunal.
Mayday : Quelles sont les grandes lignes de l’accord ?
NL : Sur 250 millions d’euros de dette bancaire, 211 millions sont convertis en capital, avec une prise de contrôle par le consortium formé par les deux investisseurs, qui a obtenu la dérogation à l’obligation de déposer une offre publique offerte aux entreprises en situation de difficulté avérée, et détiendra environ 95 % du capital social post-restructuration. S’y ajoute une injection d’argent frais d’un montant maximum de 32 millions d’euros, hors les sommes mobilisées par le consortium pour racheter de la dette bancaire. Les banques participantes s’engagent pour 15 millions d’euros sous forme d’engagements par signature, indispensables notamment pour les garanties locatives des quelque 300 magasins. Il faut saluer l’action de ces banques qui ont accepté, malgré des efforts importants, de continuer à soutenir le groupe, ce n’est pas anodin.
Les acteurs du dossier
Solve (Jonathan El Baze) et Thévenot Partners (Bertrand Manière) sont intervenus en qualité de conciliateurs, avec à leurs côtés Louis Varale, Elsa Labrunie et Gwenn de Chateaubourg.
Bredin Prat est intervenu en qualité de conseil juridique du groupe Maisons du Monde, au soutien du directeur juridique de Maisons du Monde Sébastien Périès, avec une équipe dirigée par Nicolas Laurent (associé) pour les aspects restructuring, avec Benoît Delort (counsel), Martin Aubert et Roxane Le Sueur, Samuel Pariente (associé) pour les aspects financement avec Jessica Chartier, Ilona Serfaty et Joséphine Siedel, Sophie Cornette de Saint-Cyr (associée) pour les aspects corporate avec Arthur Schaefer, Guilhaume Agbodjan, Pauline Joly et Amance Peyrac, Caroline Combes (counsel) pour les aspects droit social avec Emilie Iafrate, Olivier Saba (associé) pour les aspects marchés de capitaux avec Douceline Chabord (counsel) et Sébastien Caciano, et Olivier Billard (associé) pour les aspects droit de la concurrence avec Marie Minetto.
Ondra (Yann Dever, Matthieu Pillon et Christine Huang) est intervenu en qualité de banque d’affaires du groupe Maisons du Monde.
Eight Advisory est intervenu en qualité de conseil financier du groupe Maisons du Monde (Bertrand Pérrette et Damien Pétillon), ainsi que conseil stratégique du Groupe (IBR Stratégique) (Florent Berckmans, Alexandre Vargel).
Hogan Lovells Cadwalader (Philippe Druon, Alexandre Heyte, Charles Vincent en restructuring ; Cassandre Porges, Cristina Marin en financement; Jean-Marc Franceschi, Christophe-Marc Juvanon, Barthelemy Montpezat en corporate; Thibault Dupont-Nougein, Marie-Charlotte Inedjian en structuration de fonds) est intervenu en qualité de conseil juridique du consortium Alteri Investors et Eicos Investment Group.
Gibson Dunn (Jean-Pierre Farges) est intervenu en qualité de conseil juridique des banques.
AlixPartners est intervenu en qualité de conseil financier des banques.
Propos recueillis par Camille Rougeau